Vous
ne rêvez pas en lisant ce sous-titre: aujourd'hui je recopie.
Plutot que de vous suggérer d'imaginer l'avenir du peuple argentin
je préfère laisser la parole à Daniel Mermet
qui dans sa célèbre émission "Là-bas
si j'y suis" racontait sur France Inter en 1998 une histoire
malheureusement trop proche de la réalité argentine...
Que nous reserve le proche avenir à Buenos Aires? Vas y raconte
Daniel:
Sur le carrelage d'une morgue de Djakarta, des dizaines de sacs-poubelle
noirs. La puanteur, les cris dŽchirants. Dans les sacs, difficiles
ˆ identifier, les restes carbonisŽs des centaines de victimes des
Žmeutes de la semaine. En sandwich entre l'Žcran de pub, la mŽtŽo,
le soleil sur la Croisette, la voix de Sinatra et la composition de
l'Žquipe de France, ces sacs-poubelle contiennent les dŽpouilles des
derniers morts de la guerre Žconomique. La folie nŽolibŽrale conduit
ˆ cette guerre qui risque de s'Žtendre, au Timor d'abord puis ˆ toute
l'Asie du Sud-Est. Ces sacs-poubelle contiennent les nouvelles victimes
de la World Company. Toute guerre a un caractre Žconomique. Mais
cette fois, pas d'alibi. C'est pas pour le drapeau, pour la cause,
pour le sol ou le sang. Pas de chichi. En IndonŽsie, on meurt pour
des actionnaires, on meurt pour des marchands d'argent. En IndonŽsie,
on meurt pour un radio cassette, un rŽcepteur tŽlŽ ou une paire de
Nike. Toutes les tŽlŽs du monde ont montrŽ ces hordes de pauvres venus
des bidonvilles et des banlieues perdues, cassant et pillant magasins
rutilants et discothques et s'emparant d'objets que certains d'entre
eux fabriquent pour un dollar par jour et qu'ils sont incapables de
s'offrir. Il faut cinq mois de salaire ˆ une ouvrire pour se payer
une des paires de baskets qu'elle fabrique toute la journŽe. Plus
prŽcisŽment, qu'elle fabriquait puisque les entreprises ferment par
dizaines et licencient massivement. ƒvidemment sans aucune indemnitŽ.
Pas la moindre couverture sociale. La perte d'un emploi c'est un rejet
immŽdiat ˆ la rue ou un retour difficile ˆ la campagne, dans la famille
d'origine. (Avant ces rŽcents ŽvŽnements, M. Pasaribu, prŽsident du
syndicat indonŽsien FSPSI Žvaluait ˆ quarante millions le nombre des
ch™meurs en IndonŽsie soit 44 % des actifs. Le nombre de personnes
vivant au dessous du seuil de pauvretŽ serait, selon la Banque mondiale,
passŽ ˆ dix millions.)
tyrannie des actionnaires
Ces pillages ont eu lieu sous les regards de l'armŽe qui n'est pas
intervenue. Une sorte de redistribution primitive et sauvage des richesses.
Et qui aurait tout ˆ fait pu tre encouragŽe par le pouvoir, expert
en manipulations et provocations de toutes sortes au cours de plus
de trente-deux annŽes de rgne, de poigne de fer et de police secrte.
Ë la suite des prŽcŽdents pogroms contre la minoritŽ des Ç Chinois
È, les enqutes de journalistes indŽpendants ont clairement montrŽ
que ces Žmeutes anti Chinois Žtaient provoquŽes par des commandos
de militaires en civil. Le pouvoir a toujours su dŽtourner la colre
populaire sur les Chinois. Partout et toujours les dŽmagogues utilisent
ces vieilles ficelles. On dŽtourne de l'enjeu politique, on discrŽdite
les revendications qu'on amalgame ˆ ces pillages (chez nous, c'est
le coup des Ç casseurs È) et l'on a un prŽtexte tout trouvŽ pour renforcer
la rŽpression au nom de la Ç sŽcuritŽ È. Mais en IndonŽsie on crve
aussi pour des spŽculateurs. Et on le sait. La guerre Žconomique c'est
la guerre des riches contre les pauvres. Cette fois, panique dans
les quartiers chics, les pauvres s'en sont pris aux beaux quartiers.
Depuis quelque temps dŽjˆ, les riches avaient cachŽ leurs belles voitures
dans les garages. La vente de 4 x 4 de style plus familial avait trs
sensiblement augmentŽ. Le lundi 11 mai, parmi les produits de base,
c'est l'augmentation de l'ŽlectricitŽ et de l'essence (une hausse
de 70% ! ) qui a ŽtŽ le dŽtonateur. Les succursales de la Bank Central
Asia, entre autres, ont ŽtŽ pillŽes puis incendiŽes lors des Žmeutes
du jeudi 14 mai. Cette banque est contr™lŽe par Liem Sioe Liong, alias
Salim Sudona,: milliardaire, intime du prŽsident Suharto. La revue
amŽricaine Fortune le fait figurer dans la liste des cinquante personnes
les plus riches du monde. Non loin du prŽsident Suharto lui même
dont la fortune personnelle est estimŽe selon Forbes ˆ seize milliards
de dollars. Pas Žgo•ste et bon pre de famille, le roi de I'IndonŽsie
et ses six enfants totalisent une petite cagnotte de quelque quarante
milliards de dollars, soit l'Žquivalent du montant de l'aide que le
FMI pourrait consentir- sous certaine rŽserves - pour (peut-tre ?)
remettre la machine en route.
1. Est-il trop dŽplacŽ de rappeler que les fonds du FMI sont constituŽs
par les Etats membres et donc par nos imp™ts. Et que par consŽquent
la crise indonŽsie sienne serait un genre de CrŽdit Lyonnais planŽtaire.
Non?
I'argent par les fentres
Avec sa moto et son portable mon ami Piete court sur tous les fronts,
jour et nuit. Un des meilleurs journalistes de Djakarta. Pour un article
mettant en cause la famille du prŽsident, il y a quelques annŽes,
il fut condamnŽ ˆ trente mois de prison ferme pour subversion. Il
me raconte cette scne: jeudi 14 mai dans l'ouest de la ville, les
employŽs de la banque Bali lanaient des liasses de billets de 10
000, 20 000 et 50 000 roupies ˆ des manifestants pour les dissuader
de prendre la banque d'assaut! Scne emblŽmatique de cette guerre
Žconomique. L'argent est littŽralement jetŽ par les fentres. De mme
que jadis, du haut des murailles, on jetait de l'huile bouillante,
ici, l'argent arrte l'assaillant. Et pendant ce temps-lˆ, sur l'autoroute
juste derrire en direction de l'aŽroport, les riches et les Žtrangers
s'enfuient. Dans la nuit, les personnels du Fonds monŽtaire international,
dont le plan d'austŽritŽ imposŽ au pays a provoquŽ la colre de la
population, sont ŽvacuŽs ˆ bord d'un avion spŽcialement affrŽtŽ. Les
grandes sociŽtŽs amŽricaines ou japonaises organisent l'Žvacuation
de leurs employŽs. Exode et panique aussi pour les collaborateurs
de Alsthom, Total, Lyonnaise des Eaux, Nike. f es privilŽgiŽs du rŽgime,
quant ˆ eux, se sont enfuis par l'aŽroport militaire de Halim, dans
l'est de Djakarta ˆ bord de leurs ~jets privŽs. En fuite aussi les
Ç Chinois È - en fait, des IndonŽsiens d'origine chinoise. Cette communautŽ
reprŽsente 5 % des 210 millions d'indonŽsiens, mais elle contr™le
80 % de l'Žconomie. crucifiez saharto Ç Pendez Suharto ! Crucihez
Suharto ! È Finalement, la colre l'a emportŽ sur la peur. Un peuple
ŽcrasŽ, b‰illonnŽ par trente-deux annŽes d'ordre nouveau. Nutocratie,
nŽpotisme, kleptocratie' on veut en finir avec la dictature nŽe dans
le sang des massacrŽs de 1965. AppuyŽ par la CIA, celui qui Žtait
alors le gŽnŽral Suharto a mis progressivement ˆ l'Žcart le prŽsident
Sukarno' le pre de l'indŽpendance, tout en orchestrant la rŽpression
contre les communistes accusŽs de tentatives de coup d'ƒtat. Entre
500 000 et un million d'indonŽsiens sont morts dans ces massacres
fŽroces. Des dizaines de milliers furent internŽs et dŽportŽs. Notamment
sur l'”le de Buru, le goulag, indonŽsien. Aujourd'hui, Žtudiants et
intellectuels - mais pas seulement - veulent juger Suharto et sa famille
pour vol, corruption, violation des droits de l'homme. Sans mme parler
des victimes au Timor et en Irian Jaya. Mais d'abord, les IndonŽsiens
rŽclament sa dŽmission. Partira, partira pas ? Et s'il partait quelle
alternative ? Les rŽponses sont confuses et multiples. On spŽcule
sur le r™le de, l'armŽe. Des figures de l'opposition se dessinent.
La traduction politique de la rŽvolte est en cours et nul ne sait
quelle figure elle prendra. En attendant c'est haro sur Suharto. Ce
rejet est rŽcent. Il a grandi avec la Ç kris. mon. È, la crise monŽtaire
qui a ŽclatŽ au cours de l'annŽe 1997, ˆ la suite d'une chute de la
monnaie tha•landaise, et qui a entra”nŽ le retrait massif des capitaux
dans la rŽgion jugŽe soudain trop risquŽe. La grande illusion indonŽsienne
s'est brusquement ŽcroulŽe. Derrire la faade mirobolante on dŽcouvre
qu'il n'y avait jamais rien eu. Jusque-lˆ, l'opposition au tyran Žtait
limitŽe. Ë l'intŽrieur du pays comme ˆ l'extŽrieur. Pour le reste
du monde le, gŽnŽral-prŽsident Žtait reu avec tapis rouge. Au pire,
on le voyait comme un despote ŽclairŽ. En fait, la fameuse croissance,
une croissance ˆ deux chiffres, faisait taire toute critique. L'IndonŽsie
Žtait ˆ l'intŽrieur du miracle asiatique le partenaire rvŽ, un modle
pour le monde, indŽpassable horizon. Les grandes multinationales,
y compris les plus grands groupes franais, ont acceptŽ les Ç conditions
de la maison, 20 % È. En clair, c'est la commission exigŽe par le
prŽsident et les siens, assortie de prises de participations dans
les entreprises. Ces choses-lˆ demandent, de la discrŽtion et un pouvoir
fort. De la Ç sŽcuritŽ È pour gagner la confiance. Suharto, c'Žtait
tout cela. Dictature et capitalisme ont toujours fait bon mŽnage.
Soutenu par la plupart des ƒtats, encensŽ par toute la presse libŽrale
jusqu'ˆ ces derniers mois, toute critique Žtait broutille ou aigreur
Ç droit-de-l'hommiste È des donneurs de leon, face ˆ ce vŽritable
lendemain chantant du libŽralisme. En fait, voilˆ la preuve par la
tragŽdie que I'augmentation de la croissance ne signifie nullement
que la souffrance des hommes diminue, que la pauvretŽ recule, que
les conditions de vie s'amŽliorent, que les droits humains et la dŽmocratie
progressent. Ces prodigieux enrichissements Sont confisquŽs par quelques-uns
qui parviennent ˆ faire croire que tout cela est naturel, que rien
n'y peut changer, que les faillites tragiques de tout autre systme
rŽcemment dans ce sicle discrŽditent ˆ jamais toute contestation,
toute rŽflexion, toute autre utopie. Utopie. Tandis que les papis
de 68 se repassent leur vieux film, les Žtudiants se battent ˆ Djakarta
et t‰chent de faire la liaison avec les ouvriers des usines. Mai 68,
cette annŽe, se passe ˆ Djakarta. On finit par oser poser une question
toute simple. Pourquoi refuser toute redistribution ? Pourquoi une
exploitation aussi destructrice au niveau des ressources et au niveau
de la main-d'Ïuvre ? Les ouvrires des ateliers fournissant Nike gagnent
moins d'un dollar par jour. 4,50 francs et un verre de lait. On demande
au personnel d'accepter les rŽductions de salaire pour limiter les
licenciements. En 1994, sous la pression de 1'opinion, le gouvernement
avait fixŽ ˆ deux dollars par jour le salaire minimum dans ces entreprises.
L'entreprise fournissant Nike n'a pas appliquŽ cette mesure. Une grande
confŽdŽration de syndicats amŽricains, aprs une Žtude, a fourni un
rapport sur ce refus d'augmentation. Nike consacre chaque annŽe un
budget de 1 milliard de dollars ˆ la communication. L'augmentation
aurait cožtŽ 160 millions de dollars. Alors pourquoi ce refus ? Parce
qu'il faut maintenir la compŽtitivitŽ. C'est ˆ-dire maintenir la main-d'Ïuvre
dans un Žtat de pauvretŽ et de sujŽtion qui la rende docile, flexible,
soumise. L'idŽologie, I'utopie libŽrale est tout entire dans cette
politique lˆ. C'est aussi clair et Žnorme que ça. Les choses
nous apparaissent chez nous beaucoup moins crues, mieux enveloppŽes.
Mais le fond idŽologique est le mme. Derrire nos Žcrans, entre la
pub et la mŽtŽo, les sacs-poubelle noirs de la morgue de Djakarta
nous demandent ce qui nous oblige ˆ vivre dans le monde o nous vivons...
29 mai 1998
Un
fuerte abrazo a todos. Feliz año nuevo. Mañana les conto
como sigue.
(on
vous embrasse tous. Bonne année et demain je vous raconte la
suite).